Les pieds sur scène, la Terre en soi

— quand l’âme entre en scène

 

Les pieds sur scène. La Terre en soi.

C’est une image. Mais c’est aussi une pratique.

J’ai écrit deux articles sur la présence. Sur la singularité. Sur ce qui touche vraiment, sur ce qui nous rend unique.

Mais comprendre tout ça intellectuellement ne suffit pas.

On peut savoir exactement ce qui fait la différence sur scène — et rester derrière une vitre quand on y monte. On peut connaître sa singularité, l’avoir identifiée, presque théorisée — et ne pas réussir à la laisser circuler quand les lumières s’allument.

Il y a un pas entre comprendre et incarner.

C’est de ce pas-là que je veux parler aujourd’hui.

Je me souviendrai toute ma vie du moment où j’ai senti que je passais de l’autre côté de la vitre. C’était tout doux, comme une évidence. Et je me souviens m’être dit : Mais pourquoi tu ne l’as pas compris avant ?

C’était en 2007, au mois d’octobre. Je débutais ma première saison au Cirque d’Hiver Bouglione de Paris comme violon solo. Le spectacle s’ouvrait sur la célèbre musique de la Piste aux Étoiles. Noir salle*, roulement de timbales, la poursuite* s’allume sur moi. Je suis debout. Violon en main, je salue le public.

Les cuivres font leurs intros, j’entonne les premières notes, devant 1600 personnes. Je ne les vois pas, mais je les sens.

Cette partition n’est, techniquement, pas compliquée. Elle est même très simple, au regard de tout ce que j’ai pratiqué et joué lors de mes années d’études. Et pourtant, quelle ne fut pas ma surprise de sentir mes genoux trembler, et mes mains accrocher mon manche de trac, lors de la toute première représentation.

C’est lors de la deuxième séance que la bascule s’est opérée. J’étais debout dans le noir, quelques secondes avant le début du spectacle, et je me suis posée cette question : Pourquoi ce public est-il là ? Que ressent-il là, maintenant ?

De la joie ! m’entendis-je me répondre. De l’envie de rire, de passer un bon moment. Ils sont probablement très heureux !

Et toi ? me suis-je redemandé. Es-tu heureuse d’être là ? Pourquoi as-tu peur alors que le public en face est en joie ? Sens-tu les vagues de bonheur et d’envie qu’ils envoient ?

J’ai switché. Mon être entier a connecté à cette joie. Je suis passée d’un espace de jugement supposé à un espace de partage. Et dans cet espace de partage, je pouvais être pleinement moi, dans toutes mes couleurs et mon unicité.

La poursuite s’est allumée et a éclairé ma joie d’être là — pour eux, et pour moi.

Ce fut la première des 1500 représentations au Cirque d’Hiver branchée sur ma présence. Et la première de tous les autres concerts de ma vie.

Entrer en scène comme un rituel sacré. Du trac à l’ancrage. De la peur à la présence.

C’est ce que j’explore depuis des années dans mon travail de coach de scène et de violoniste. Et c’est ce que Marion Rebérat — thérapeute transpersonnelle, praticienne chamanique — explore depuis les siens. Nos chemins se sont croisés. Nos univers ont résonné.

Cet article est né de cette rencontre.

 

1 – Savoir ne suffit pas. Il faut traverser.

On peut tout savoir sur la présence scénique. On peut avoir lu, compris, intégré que ce n’est pas la technique qui touche et pourtant, rester figé dans le noir, juste avant d’entrer.

Ce qui a tout changé, ce n’est pas une nouvelle information. C’est une question, posée dans l’instant.

Cette question a fait ce que des années de technique n’avaient pas fait : elle m’a fait passé du jugement supposé au partage. De la tête au corps. 

C’est ça, la différence entre comprendre et incarner.

Et c’est précisément pour ça qu’il ne suffit pas de lire un article — même celui-ci.

Comprendre, c’est un travail de la tête. Incarner, c’est vivre l’expérience dans sa chair.

 

2 – Ce qui empêche la présence à soi

Pourquoi cette traversée est-elle parfois si difficile ?

Parce qu’il y a des obstacles.

Certains sont visibles, presque familiers : le juge intérieur qui s’emballe, le corps qui se déconnecte au moment précis où il devrait être le plus présent. Ces obstacles-là, on peut les nommer. Parfois même les anticiper.

Mais il y en a d’autres. Plus profonds. Plus anciens.

Des peurs qui ne viennent pas seulement de la scène — qui étaient déjà là, bien avant. Des mémoires du corps, des mémoires transgénérationnelles, des injonctions intériorisées sur le droit à être vu, à occuper sa place, à exister.

Ces couches-là, le travail scénique seul ne les atteint pas toujours.

J’ai passé trois fois ma médaille d’or de violon au CRR de Lyon. Le lendemain de mon deuxième échec, encore courbaturée des tensions extrêmes vécues lors du concours, j’ai appelé Dominique Crouzet, le sophrologue des musiciens, qu’une amie pianiste CNSM m’avait conseillé.

C’était ma dernière carte.

Malgré mes heures de pratique quotidienne, je perdais mes moyens à chaque concours. Des tensions telles que mon archet rebondissait tout seul. Un vibrato qui ne vibrait plus. Un système nerveux en détresse de voir le naufrage se dérouler sous ses yeux — après tant d’heures de travail. Je connaissais mes partitions. Je savais les jouer, les interpréter, me régaler avec elles. Mais pas au moment du concours.

Ce jour-là, sur le parvis de la cathédrale Saint-Jean à Lyon, j’ai dit à l’univers : Si il y a une place demain, j’y vais. Sinon, ça veut dire que ce n’est pas pour moi.

Dominique Crouzet  m’a répondu à la deuxième sonnerie. Désistement de dernière minute, m’a-t-il dit. Le lendemain matin, 10h.

Je ne pouvais plus reculer.

Je n’imaginais pas à quel point ce rendez-vous allait changer ma vie de musicienne — ma vie tout court.

Car derrière le trac se cachaient tellement de choses qui n’avaient rien à voir avec le Concerto de Khatchatourian, le violon et la musique. J’ai découvert tout et toutes celles et ceux qui habitait en moi et que je n’avais pas consciemment invité. Comme si je rentrais chez moi un jour et que je réalisais que cinq générations logeaient au même endroit, sans l’avoir su avant.

À qui suis-je loyale lorsque je me vautre sur scène ?
À quelle croyance de quelle génération je reste fidèle en restant derrière ma vitre ?
De qui ai-je peur de prendre la place ?
Qui ne m’autorise pas à exister ?

Un an après ce premier rendez-vous, je recevais ma médaille d’or et réussissais deux concours qui me permettaient de poursuivre mes études là où je le désirais.

Je n’ai, depuis, jamais arrêté ce travail de découverte de moi — ce chemin pour mettre de la conscience sur ce que je porte sans le savoir, à travers différentes voies, pratiques et thérapeutes.

Il n’y a jamais de fatalité dans le trac. C’est au contraire une magnifique occasion d’aller regarder à l’intérieur — qui et quoi habite là.

C’est précisément ce que Marion explore dans son travail — en complément ici du travail scènique — pour aller chercher ce qui, sous la surface, continue de tenir la porte fermée.

 

3 –  Le rituel de conscience comme outil d’accès

Alors concrètement, comment habiter la Présence ?

Le rituel de conscience est l’un des chemins. 

Un rituel n’est pas une superstition. Ce n’est pas non plus une routine rassurante pour se donner l’illusion de contrôler ce qui va se passer.

C’est un acte intentionnel. Conscient. Un acte qui crée un seuil — une frontière symbolique entre le quotidien et l’espace de scène. 

C’est également une manière d’aller chercher trois choses essentielles : 

  • Identifier ce qui est là.

Pas ce qui devrait être là. Ce qui est là, maintenant, dans ce corps, dans cet instant.

La peur ? La fatigue ? L’excitation ? Le doute ? Le juge qui tourne déjà en fond ?

Nommer ce qui est là, c’est déjà commencer à ne plus en être prisonnier.

  • Se connecter à ce qui est plus large que soi.

La salle. Le public. La scène. L’instant. Le coeur.

Avant même d’entrer en scène, sentir que vous ne montez pas seul·e. Qu’il y a quelque chose qui vous attend de l’autre côté — des êtres vivants, une énergie, un espace de partage possible.

C’est le basculement que j’ai vécu au Cirque d’Hiver. Je n’ai pas cherché à contrôler ma peur. Je me suis connectée à la joie du public. Et tout a changé.

  • Ancrer sa présence dans le sol.

Les pieds. Le poids du corps. La Terre 

Pas dans la tête — dans les pieds. Dans ce qui tient. Dans l’ancrage. 

C’est ce que Marion nomme se relier à la Terre — pas seulement physiquement. Énergétiquement. Laisser quelque chose de plus grand vous porter, avant même le premier geste scénique.

Lorsque j’entre en scène, lorsque je vais jouer, je switche de mode de guidage. Je change mon centre de commande. Je déconnecte le cerveau et connecte le coeur. Par lui, je perçois la salle au delà de ce que mes sens physiques traduisent. Par lui, je sens où je suis vraiment. Et ce coeur harmonise les deux. Cela se fait en 5 secondes aujourd’hui. Il y a une grande part de lâcher prise et que c’est bon !!

Le rituel d’avant-jeu est personnel à chacun. C’est  celui que vous construisez pour vous, avec vos mots, vos gestes, votre histoire de manière répétée et intentionnelle.

Afin de créer les conditions pour que la singularité puisse circuler et habiter votre présence.

 

4 – Quand la singularité s’incarne : l’âme entre en scène

Il y a quelque chose qui se passe quand la présence s’incarne.

Quand le juge s’est tu. Quand le corps est ancré. Quand la connexion est là — à soi, à la salle, à l’instant.

Quelque chose d’autre arrive.

Ce n’est plus de la présence au sens technique du terme. Ce n’est plus « bien jouer » ou « bien se tenir ». C’est autre chose. Quelque chose de plus vaste.

C’est l’âme qui entre en scène.

Ce mot peut surprendre. Il ne m’appartient pas — il traverse toutes les traditions du monde, tous les arts, toutes les cultures. Mais sur scène, je ne connais pas de mot plus juste pour nommer ce qui circule quand l’artiste est vraiment là.

Quand l’âme est présente, la singularité ne s’exprime plus malgré vous. Elle traverse. Elle rayonne sans effort, sans contrôle, sans performance.

Et à ce moment-là, l’amour prend toute la place.

L’amour de ce que vous faites. L’amour de ceux qui sont là, dans la salle, qui ont choisi de venir. L’amour de ce moment unique, vivant, irremplaçable qui ne se reproduira jamais exactement comme ça.

L’amour de soi. L’amour de l’autre. L’amour universel — ce quelque chose qui nous dépasse tous et qui circule quand on lui en laisse la place.

Être sur scène, c’est un acte d’amour.

Aimer tellement — la musique, le public, le vivant — que le doute et la peur n’ont plus de place. Pas parce qu’ils ont été combattus. Parce qu’ils ont été dissous.

Par quelque chose de plus grand.

C’est ce que Marion et moi observons, chacune depuis notre chemin.

Elle le nomme avec les outils du sacré et du transpersonnel. Moi avec ceux de la scène, du son et du corps en représentation.

Mais nous parlons de la même chose.

Cet état où l’artiste cesse de performer — et commence à rayonner

 

Conclusion – Deux femmes, deux chemins, une rencontre

Scènes et Rituels est né d’une rencontre.

Celle de deux femmes. Deux chemins. Deux façons d’accompagner l’humain vers ce qui lui est essentiel.

Laure — violoniste, coach de scène — qui sait ce qu’il se passe, ce qui se joue, les compromis et négociations avec les 5 générations avant d’entrer en scène et d’y aller, qui sait que celle-ci peut devenir un espace de joie, de partage, de présence totale.

Marion Rebérat — thérapeute transpersonnelle, praticienne chamanique — qui travaille avec les couches invisibles. Les mémoires du corps. Les loyautés inconscientes. Le rituel comme acte de transformation et de conscience.

Nos univers ont résonné.

Parce que nous parlons de la même chose — depuis des langues différentes.

Ce passage, cet acte sacré que représente le fait de monter sur scène et d’offrir ce qu’on porte — sa singularité, son âme, sa présence — aux autres.

Trois jours en Cévennes pour faire ce chemin.

De la compréhension à l’incarnation. De la singularité connue à la singularité vécue. Des obstacles identifiés aux portes qui s’ouvrent.

Pour que votre scène cesse d’être un lieu d’épreuve et devienne ce qu’elle est vraiment.

Un lieu de terre. De vérité. De puissance douce.

Les pieds sur scène. La Terre en soi.

Si quelque chose dans cet article vous a parlé — si vous reconnaissez ces questions, ce désir d’aller plus loin que la surface — alors Scènes et Rituels est peut-être votre prochain arrêt. Nous serons heureuses de vous y accueillir.

Découvrir le stage Scènes et Rituels

 

  • Un projecteur de poursuite est un dispositif utilisé dans les spectacles pour suivre un artiste sur scène, équipé d’un trépied et manipulé par un technicien pour créer un halo de lumière dynamique autour du personnage.
  • « Noir salle » désigne le moment où toutes les lumières s’éteignent, un instant suspendu entre la fin et le début d’un spectacle

Laure Schappler

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