Être artiste à l’ère de l’IA : pourquoi votre singularité est votre seule vraie scène

 

Qu’est-ce qui vous rend irremplaçable sur scène ?

Pas votre technique. Elle peut être apprise, copiée, reproduite.

Pas votre répertoire. Pas même votre style.

Ce qui vous rend irremplaçable, c’est ce que vous seul·e avez traversé. Ce que vous portez. Ce que vous avez à dire et que personne d’autre ne dira jamais exactement comme vous.

À l’heure où les machines apprennent à jouer, cette question n’est plus abstraite. Elle est urgente.

J’observe ma propre façon d’écouter de la musique sur les plateformes de streaming et ce que je vois m’inquiète un peu. L’algorithme endort mon esprit critique si je ne suis pas active dans le choix de ce que je veux écouter ou des découvertes que j’ai envie de faire.

Il optimise le confort — le connu, le familier, ce qui ne dérange pas.

Quand j’écoute de la musique ou que je vais voir un concert, je n’y vais pas pour écouter l’imitation de la vibe d’une telle, le coup d’archet et l’articulation d’un autre, la posture de Michel ou Jacques qui cartonne au top de l’industrie musicale.

je ne veux pas être endormie, je ne veux pas etre une consommatrice passive.
Je veux être touchée, questionnée.

Je ne veux pas être la grenouille qu’on fait cuire à petit feu sans qu’elle s’en rende compte comme sur certaines chaines de télé.

Et c’est là qu’entre la responsabilité de l’artiste.

Ne pas rentrer dans le jeu de l’uniformisation décidé par un système économique.

L’artiste éveille. L’artiste touche

Il permet aux cœurs de résonner avec leur propre singularité.

Je parle depuis trois endroits à la fois : celui de la personne qui écoute, de la musicienne qui monte sur scène, et de la coach qui accompagne les artistes.

Ce que j’appelle la singularité, ce qui fait que vous êtes vous, irréductiblement, sur scène, n’est pas un luxe. C’est le cœur de votre métier.

Et c’est, à mon sens, ce qui décide de tout le reste.

 

1 — Le monde standardise. La scène résiste.

À l’heure des algorithmes, tout pousse vers le même endroit. Le même format, le même tempo, la même façon d’occuper l’espace.

Et les artistes ne sont pas épargnés avec la pression de faire ce qui marche, de rentrer dans les cases, d’être lisible, identifiable, reproductible.

Je comprends cette pression. Je la sens, je l’ai vécue et la traverse encore parfois.

Dans la façon de s’habiller sur scène par exemple lorsqu’on est une femme. Ce qui est accepté, valorisé, vendeur — ou réprouvé. Aujourd’hui les choses commencent à changer. Heureusement; et je suis remplie de gratitude pour cela. Mais il y a quelques années, c’était encore moins évident.

Pour l’anecdote : Un soir de prestation, fatiguée à l’avance de rester encore quatre heures perchée sur des talons de 12 cm comme cela se pratiquait, j’ai sorti des baskets blanches de mon sac. Mes collègues masculins en portaient de leur coté chaque soir. Je les ai mises, je suis montée sur scène et j’ai fait mon travail. On m’a dit ensuite : Super les baskets ! … C’est tout. Je n’ai pas été virée, je n’ai pas été remplacée.

J’ai rangé mes talons aux placard.

Un tout petit geste pour un grand pas dans l’apprentissage de ma souveraineté d’artiste.

J’ai connu aussi la pression du répertoire. Ce qu’on doit jouer pour être engagée, donc travailler et payer les factures.

Mais j’ai compris quelque chose par l’expérience : plus l’artiste se conforme, plus il devient anonyme donc interchangeable. Plus il nourrit sa singularité, plus il devient précieux donc unique.

Sur scène, la logique de l’algorithme s’inverse totalement.

Ce qui touche n’est jamais ce qui ressemble à autre chose.

C’est ce qui ne ressemble qu’à vous.

Être artiste aujourd’hui, c’est un acte de résistance.

Pas par posture. Par nécessité.

 

2 — La singularité ne se perd pas d’un coup. Elle s’efface.

La singularité, ce n’est pas un style.

Ce n’est pas une façon de s’habiller, un répertoire original, une technique particulière.

C’est quelque chose de plus profond. Plus intime.

C’est ce que nous portons de notre histoire, de nos traversées, de ce que la vie nous a appris, parfois avec douceur, parfois violemment.

C’est la couleur unique que tout cela donne à notre présence sur scène.

Et elle disparaît de deux façons … silencieusement et sans faire de bruit.

  • La première, c’est de chercher à plaire, lisser les aspérités, arrondir ce qui dépasse.
  • La deuxième, c’est de chercher à être parfait. Parce que le perfectionnisme a ceci de pervers qu’il efface exactement ce qui est précieux.

Une manière de faire résonner le son, une façon particulière de respirer entre les phrases. Cette hésitation qui, au lieu d’être une erreur, fait partie de la narration de l’instant.

Ce qui vous gêne chez vous est souvent exactement ce que le public retient.

Ce que vous voulez corriger est parfois ce qui vous rend irremplaçable.

Cette tendance à s’effacer a parfois des racines plus anciennes que ce qu’il se passe sur scène. Des injonctions intériorisées sur le droit à prendre de la place, à être vu, à exister pleinement.  Marion Rebérat, thérapeute transpersonnelle avec qui j’explore ces questions dans notre travail commun, approfondit cette dimension dans son article que je recommande vivement  « IA et Spiritualité : pourquoi un robot ne pourra jamais remplacer l’âme humaine » — une réflexion puissante sur ce que la machine ne pourra jamais toucher en nous.

 

3 — Retrouver ce qui vous est propre. Trois pratiques concrètes.

La singularité ne se trouve pas, elle se retrouve.

Elle est déjà là — sous les couches de doute, de comparaison, de ce qu’on croit devoir être. Le travail, c’est d’aller la chercher. De la dégager. De lui faire de la place.

Voici au moins trois choses concrètes que vous pouvez faire :

  • Écoutez ce qui vous traverse — avant de monter sur scène.

Pas ce que vous devez jouer, mais ce que vous voulez donner ce soir-là. Quelle émotion vous habite ? Qu’avez-vous à dire, vous, aujourd’hui, avec ce que vous portez ?

Une minute. Avant de jouer. Juste ça.

  • Arrêtez de vous comparer.

La comparaison est le meilleur moyen d’éteindre ce qui vous est propre.

En 2015, lors de mes débuts au cabaret, Michel et Nancy Rios, directeurices artistiques, m’ont dit : « Le public vient te voir toi. Pas Trucmuche ou machin ….

Fais du Laure. Il n’y a que comme ça que tu créeras quelque chose entre eux et toi. »

Cette phrase a été fondatrice.

Osez ce qui ne ressemble qu’à vous !

Un choix de phrasé. Une intention. Une façon d’entrer dans le silence.

Choisir délibérément ce qui vous ressemble même si ce n’est pas sûr, surtout si ce n’est pas sûr.

Nourrir sa singularité est aussi un chemin intérieur. Le travail rituel et transpersonnel permet d’aller chercher ces couches plus profondes, ce que l’on est au-delà du personnage social et des masques de scène.

 

4 — Être soi sur scène, c’est ouvrir un espace pour l’autre.

Il y a quelque chose que j’ai compris progressivement.

Sur scène, quand on ose être vraiment soi, quelque chose se passe dans la salle.

Pas seulement de l’émotion. Quelque chose de plus grand.

Une permission.

Quand vous choisissez la vérité plutôt que la perfection, quand vous osez votre singularité, pleinement, sans vous excuser, vous dites quelque chose au public sans prononcer un mot.

Je te vois. Et je m’autorise à être vu·e.

Et ça, ça traverse.

Régulièrement je reçois des réactions d’après-concert qui me touchent particulièrement. Ce sont celles des enfants. Lorsqu’ils m’entendent jouer du Bach puis du Eminem, passer d’un style à l’autre et me régaler sur scène, ils viennent me voir avec les yeux qui brillent. Et leurs mamans me disent souvent : Merci. Pour eux.

Et moi, ça me transperce de joie, de gratitude envers ce qui se passe à ce moment-là. Montrer qu’il n’y a pas que les cases qui existent. Que tout est possible.

Que c’est permis.

Elle est là pour moi, la responsabilité de l’artiste.

Pas la perfection, pas l’excellence technique.

Mais l’authenticité.

La singularité assumée.

Le courage d’être soi devant les autres pour que les autres osent être eux.

 

Pour aller plus loin.

Alors, qu’est-ce qui vous rend irremplaçable ?

Pas votre technique. Pas votre répertoire.

Ce que vous seul·e portez. Ce que vous avez traversé. Ce que personne d’autre ne dira jamais exactement comme vous.

C’est ça, votre scène.

Et si vous sentez que quelque chose en vous résiste encore, que la singularité est là — vous la sentez — mais qu’elle ne passe pas encore pleinement, qu’il y a encore une vitre entre ce que vous portez et ce que vous donnez, alors ce n’est surtout pas un manque de talent.

Ce n’est pas un manque de travail.

C’est une invitation à aller plus loin que la surface.

C’est de cette conviction qu’est né Scènes et Rituels — le stage que je co-anime avec Marion Rebérat, thérapeute transpersonnelle. Ensemble, nous accompagnons les artistes du spectacle vivant dans ce chemin-là.

Celui qui va de la surface à la profondeur.

Du personnage à la personne.

Du masque à la présence réelle.

Trois jours pour retrouver — et ancrer — ce qui vous rend unique sur scène.

 

Si quelque chose dans cet article vous a parlé — si vous reconnaissez ce désir d’aller plus loin dans votre singularité — alors Scènes et Rituels est peut-être fait pour vous.

Découvrir le stage Scènes et Rituels

 

Laure Schappler

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