Quel est votre meilleur souvenir de concert ?

À chaque fois que je pose cette question aux artistes que j’accompagne, je suis émerveillée de l’unanimité de la réponse. Cent pour cent des personnes à qui je demande « quel est ton meilleur souvenir de concert ? » me parlent de quelque chose qui les a touchés. Jamais de la technique.

En 2012, j’étais sur le bord de scène du stade Bonal à Sochaux. Mon violon à la main, j’attendais le top qui annoncerait les premières notes d’« Allumer le feu » et l’entrée en scène de Johnny Hallyday. Le top fut donné. J’ai posé mon violon sur mon épaule, prête à jouer, et j’ai vu Johnny s’avancer au centre de la scène. L’air autour de lui vibrait. À 2 m derrière lui, j’en sentais la densité. C’était il y a 14 ans et c’était hier. J’en porte encore l’empreinte.

Ce n’est pas un mystère réservé aux « grands ». Ce n’est pas un don inné. C’est une qualité que j’appelle la présence. Et c’est, à mon sens, ce qui décide de tout sur scène.

Que vous soyez en train de franchir le seuil des coulisses ou de vous préparer pour un solo au milieu d’un orchestre ou de votre groupe.

 

La technique parfaite peut laisser froid. Et on ne sait pas pourquoi

Il y a une expérience que beaucoup d’artistes connaissent et que peu osent formuler. Assister à un concert techniquement irréprochable. Intonation parfaite, dynamique maîtrisée, rien à redire. Et pourtant, on repart vide. Quelque chose ne s’est pas passé. On ne sait pas exactement quoi. Mais on l’a senti.

L’inverse existe aussi. Une performance imparfaite, un moment d’hésitation et quelque chose qui, pourtant, a traversé. Et dont on se souvient encore.

Lorsque j’avais 10 ans, j’ai découvert le Concerto pour violon de Tchaïkovsky enregistré par David Oistrakh. Il y avait une note qui me faisait frissonner — un ré légèrement trop haut. Comme je l’aimais, cette note qui n’aurait jamais été acceptée sur nos enregistrements modernes et leurs exigences stylistiques…

Ce paradoxe, je l’ai observé des dizaines de fois. Moi-même et en accompagnant des artistes. Et il pointe vers une réalité que nos conservatoires n’enseignent pas vraiment : la technique est nécessaire. Elle n’est pas suffisante. Ce qui décide de ce qui passe  ou ne passe pas  se joue ailleurs.

Alors où ?

Ce qui se passe vraiment sur scène : deux seuils, une même question

Il y a deux moments que tout artiste du spectacle vivant connaît intimement. Deux instants où quelque chose bascule. Deux seuils.

Le premier, est les coulisses. Les lumières qui filtrent. Le bruit sourd de la salle de l’autre côté. Notre corps qui sait déjà, qui tremble peut-être, qui chauffe, qui se contracte ou se vide. Nous n’y sommes pas encore. Et pourtant nous sommes déjà en train de traverser quelque chose.

Le second est moins visible et peut-être plus vertigineux encore. Nous sommes déjà sur scène. Au sein de notre groupe, dans l’orchestre, dans l’ensemble.

Et soudain c’est notre tour, notre solo, notre moment.

En quelques secondes, nous passons de l’ombre à la lumière. Sans coulisses. Sans préparation. Le seuil est là, au milieu du plateau, devant tout le monde.

Pendant presque 10 ans, je me suis produite quasiment toutes les semaines sur une scène de cabaret. Seule sur ma scène devant 100 à 300 personnes. Chaque soir, les mêmes picotements me traversaient. Je connaissais le compte à rebours par cœur. Et mon corps aussi. J’avais mon rituel pour me connecter à l’instant, à la soirée, à moi, au public, que je joue les mêmes morceaux pour la 1ère ou la 1000ème fois. Pour moi, lorsque je fais un solo, ce qui diffère, c’est là d’où je viens, l’atmosphère, le lien avec le public qui s’est déjà installé. La gageure de se connecter à soi, à ce que l’on est à ce moment-là dans un contexte déjà existant — ou comment apprendre à surfer avec sa singularité sur une mer déjà formée.

Dans les deux cas, la question est identique.

Pas « est-ce que je vais bien jouer ? »

Mais : « est-ce que je suis là ? Est-ce que je suis vraiment présente ? à moi, à la musique, à ce que je veux donner ? »

C’est cette qualité de présence qui décide de ce que le public reçoit. Pas la perfection technique, pas la maîtrise.

La présence.

 

Ce qui se passe entre une artiste et son public : de la résonance, pas de la performance

Quand je parle de présence, je ne parle pas d’un effet scénique. Je ne parle pas de charisme, de charme, ou d’une façon particulière de se tenir sur scène.

Je parle d’un état. Un état de connexion à soi, à l’instant, à ce qu’on veut donner. Un état dans lequel plus rien ne fait obstacle entre ce que l’on porte et le public qui nous reçoit.

Ce qui se passe alors n’est pas une performance. C’est une résonance.

Pensez à deux cordes accordées à la même fréquence. Vous en faites vibrer une et l’autre répond, sans qu’on la touche. C’est ça, la présence scénique dans ce qu’elle a de plus essentiel. Ce que nous traversons en jouant traverse le public. Ce qui circule en nous circule jusqu’à eux.

Je fais à chaque fois cette expérience incroyable de sentir ma note toucher le public, lequel me renvoie son émotion, qui me permet de rebondir sur une autre note — et ainsi de jouer ensemble, de se laisser traverser ensemble, de s’émouvoir ensemble. J’ai ressenti la scène comme un espace de partage et non pas comme un espace de jugement la première fois que j’ai ouvert le spectacle du Cirque d’Hiver. Moi qui ne connaissais de la scène que les auditions et les concours, j’ai découvert la joie, le sourire et l’envie de partage du public qui était devant moi. Cela a radicalement changé mon rapport à la scène.

Le public ne vient pas vérifier votre maîtrise. Il vient résonner avec votre expérience. Il vient chercher souvent sans le savoir ce contact avec quelque chose de vrai. Quelque chose de vivant.

Et pour que ça résonne, il faut que quelque chose en vous soit ouvert. Disponible. Traversable.

Cette résonance, certaines traditions la décrivent au-delà du seul corps physique — comme un champ qui s’étend, qui se relie, qui touche avant même que le son n’arrive. Une dimension invisible, mais que les artistes reconnaissent tous quand on la nomme.

 

Ce qui peut faire obstacle : trois choses que j’observe très souvent

Si la présence est un état naturel, et je crois profondément qu’elle l’est, pourquoi est-elle si difficile à habiter sur scène ?

Parce qu’il y a des obstacles. Des mécanismes qui se déclenchent précisément au moment où nous en avons le plus besoin. Dans les coulisses avant d’entrer. Dans les mesures qui précèdent un solo. Partout où la lumière se pose sur nous.

Avec mes années d’expérience de la scène et mes accompagnements, j’en observe trois de manière récurrente.

  • Le contrôle : vouloir bien faire plutôt que donner

C’est le premier réflexe. L’attention se retourne sur soi. On vérifie, on surveille, on s’évalue en temps réel. Et pendant ce temps-là, on ne donne plus rien. On gère. Le canal se ferme au moment précis où il devrait s’ouvrir.

  • Le juge intérieur : se regarder jouer plutôt que jouer

Il est là, ce commentateur intérieur qui s’emballe dès que la pression monte. Trop fort. Pas assez. Tu as raté ton départ. Ils ont entendu. Particulièrement féroce au moment du solo, quand vous passez en quelques mesures de l’ombre à la lumière. Sa voix couvre tout le reste, y compris la musique.

  • La déconnexion du corps : être dans la tête, pas dans le geste

La musique se joue dans les doigts, dans le souffle, dans l’archet. Pas dans le mental. Quand le corps disparaît de la conscience, quand on n’habite plus ses mains, son souffle, ses appuis, le fil se coupe. On joue, on performe, mais on n’est plus là.

Ils ont quelque chose en commun : ils coupent le lien entre ce qu’on veut donner et ce qui arrive réellement au public. Ils ferment le canal.

Certains de ces obstacles ont parfois des racines plus profondes que la scène, des peurs anciennes sur le droit à être vu, à prendre de la place, à exister dans la lumière. Des couches que le travail scénique seul n’atteint pas toujours.

Ces trois mécanismes, je les ai traversés. Je les traverse encore régulièrement.

Et je sais qu’ils ne sont pas une fatalité.

La Présence n’est pas un don. C’est une pratique.

Il y a une croyance tenace dans le monde artistique. Celle qui dit que la présence scénique est innée. Qu’on l’a ou qu’on ne l’a pas. Que certains sont « faits pour la scène » et d’autres non.

Je ne crois pas à ça.

Ce que j’observe depuis des années, sur scène et aux côtés des artistes que j’accompagne, c’est que la présence se cultive. Elle se travaille. Elle s’ancre. Pas en ajoutant des couches de technique supplémentaires, mais en apprenant à enlever ce qui fait obstacle. En apprenant à revenir à soi, à l’instant, à ce qu’on veut vraiment donner.

J’ai tellement de respect pour celles et ceux qui osent, qui s’autorisent à montrer leurs voix, à porter leurs sensibilités, à créer du beau, à nourrir le vivant, à pratiquer des heures leurs instruments, leurs arts parce que c’est nécessaire et indispensable à leur vie. J’ai moi-même traversé de grands moments de solitude, dévorée par la peur de ne pas être à la hauteur — à la hauteur de quoi ? — de ne pas être assez, d’être trop. Alors que je vis la musique, que j’aime l’espace scénique, transmettre une émotion. J’ai œuvré sur mon chemin pour habiter la scène de ma singularité. Pour être présente — vraiment — à moi et à l’autre. Et je n’aime rien tant que partager et accompagner d’autres à se révéler, à révéler au monde leurs couleurs uniques et magnifiques.

C’est un chemin. Et comme tout chemin, il demande un espace, un cadre, une intention.

Pour aller plus loin

C’est de cette conviction qu’est né Scènes et Rituels , un stage que je co-anime avec Marion Rebérat, thérapeute transpersonnelle.

Ensemble, nous accompagnons les artistes du spectacle vivant là où la technique seule ne peut pas aller : dans la qualité de présence, dans le rapport au corps, dans ce qui se joue au seuil de la scène, que ce soit dans les coulisses ou au moment de votre solo.

Trois jours pour que la scène cesse d’être un lieu d’épreuve et devienne ce qu’elle est vraiment : un lieu de transmission. Un acte vivant.

Si quelque chose dans cet article a résonné en vous, si vous reconnaissez l’un de ces seuils, l’un de ces obstacles à votre présence, alors ce stage Scènes et Rituels est peut-être fait pour vous.

Découvrir le stage Scènes et Rituels


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